Comment chanter juste ? Pourquoi on chante faux?

8 mai 2021

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Introduction

« C’est horrible ce que tu chantes faux !! » ai-je entendu un jour, de la part d’un convive à un autre, lors d’un anniversaire, juste avant que les bougies ne s’éteignent et peu après avoir entonné le fameux air de célébration.

Je me suis demandé en quoi pouvait-on dire que ladite personne « chantait faux », ce que cela voulait signifier pour le plaignant, quelles étaient les causes de cette fausseté et quel impact psychologique pouvait avoir cette charge sur la personne incriminée. (oui, je me pose beaucoup de questions…)

J’ai un peu plus tard discuté avec les deux protagonistes – qui ont paru d’abord étonnés par l’intérêt que je portais à la chose, avant que je ne précise mon métier – et j’ai décidé d’en faire le sujet de cet article.

Définitions

D’abord, entendons nous sur une définition de « chanter faux ».

Souvenons nous qu’un son est une vibration périodique à une certaine vitesse, dite fréquence. Pour qu’un son que l’on souhaite reproduire vocalement soit dit « juste », il faut que ces deux sons soient à la même fréquence. On parle alors d’unisson. On dit qu’une personne chante faux lorsque l’unisson n’est pas établi.

Chanter une note unique de façon juste est une chose, sentir et reproduire une suite et une forme mélodique en est une autre. Donc, « chanter faux », ce peut-être aussi la difficulté à reproduire une mélodie, c’est à dire une succession de notes et ce, bien que les notes du début mélodique soient justes. Car les hauteurs de note sont relatives et non absolues. Ce qui importe est l’écart juste entre les notes. L’écart qui existe entre un la et un si dans un système de gamme tempérée (système le plus couramment adopté de nos jours en musique) sera toujours le même, à 53,883 Hertz au dessus. Qu’importe que le la soit pris à 440 hertz (fréquence la plus commune), ou un peu plus grave ou aigu, ce qui compte c’est de garder l’écart des 53,883 Hertz avec la note au dessus.

Ainsi se rapproche t-on des deux catégories de « chanter faux » du phoniatre Benoît Amy de la Bretèque dans son ouvrage “Le chant, contraintes et libertés” :

– “Un défaut de sélectivité dans le champs des hauteurs, qui se traduit par l’incapacité à reproduire correctement une note tenue, tandis que la direction générale d’un mouvement mélodique peut être perçue et reproduite grossièrement, dans ses contours généraux ;

– La difficulté à symboliser et mémoriser une forme musicale, qui n’empêche pas l’individu de réaliser l’unisson, mais ne lui autorise aucune reproduction mélodique.”

A qui la faute?

Qui est donc responsable de la difficulté d’intonation, du « chanter faux »? Serait-ce, comme il se dit souvent que notre oreille ne perçoit pas bien les sons? Ou bien notre cerveau qui ne les interprète pas correctement? Ou encore notre émetteur le larynx qui pour une raison ou pour une autre ne s’ajuste pas de la bonne façon?

Disons le tout de suite, sauf rares exceptions n’importe qui est capable de reproduire une note qui lui est donnée. Une étude a été menée en 2011 par Sean Hutchins au Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS).

« Sean Hutchins a demandé à un groupe de musiciens et à un groupe de non-musiciens de reproduire vocalement une note qu’on leur faisait entendre. Par la suite, on leur a demandé de reproduire cette note à l’aide d’un appareil électronique. Les non-musiciens ont réussi la tâche vocale dans une proportion de 59 %. En revanche, la réussite grimpe à 97 % lorsqu’il s’agit de reproduire la note à l’aide du synthétiseur. Les musiciens ont eux aussi mieux performé (quel bel anglicisme québécois…) avec le synthétiseur, bien que leur habileté vocale ait été supérieure à celle des non-musiciens. «Cela nous montre que, pour presque tous les sujets, le son est correctement perçu», souligne Sean Hutchins. »

Rares ont été les personnes adultes que j’ai rencontrées, ayant éprouvé une incapacité à reproduire une note incluse dans leur voix parlée. La hauteur de celle-ci, chez un adulte homme, est comprise entre 70 et 160 Hertz ; et chez une femme entre 130 et 300 Hertz. Il en est ainsi, parce que d’une part, on « entend » bien, c’est à dire on perçoit bien ces notes que nous reproduisons quotidiennement et que leur timbre, c’est à dire la «couleur» ou la richesse du son nous sont habituelles. D’autre part, parce que notre système musculaire de production phonatoire, ne peinera pas (trop) à s’ajuster correctement sur ces fréquences qu’il utilise tous les jours.

Ce système fonctionne car il se base sur une boucle audio-phonatoire. Il s’agit d’une coopération, une coordination entre l’oreille, organe réceptif du son, le cerveau, l’analyseur interprète et le larynx organe créateur du son. On peut résumer en disant que l’oreille contrôle la voix qui contrôle l’oreille.

Une oreille capricieuse ?

Au delà des fréquences propres à la voix parlée, les choses se compliquent car l’oreille n’est pas toujours entrainée à entendre, à percevoir ces sons et/ou l’appareil phonatoire n’est pas suffisamment entrainé pour effectuer correctement ces tâches vocales. Ce dernier fait alors des choix de notes hasardeux dont on s’étonne, non sans amusement, comme si le fil d’instructions s’était rompu.

Dans le cadre de mes cours, je rencontre des personnes n’ayant jamais pratiqué d’instrument, ni chanté dans une chorale ou simplement chez eux. Leur aptitude à reproduire n’importe quelle note à l’unisson est plutôt bonne mais leur oreille peine à les « géographier » les unes des autres. En découle dans les cas les plus sévères un bourdonnement, c’est à dire une absence de mélodie, toute les notes étant proches les unes des autres. C’est souvent le cas des enfants qui ne perçoivent pas forcément l’intérêt de “chanter juste” .

Chez l’adulte, on remarque ce phénomène en chorale, lors d’un « joyeux anniversaire » en groupe, une Marseillaise au stade où, si l’on ne s’entend plus, il y a abandon, un relâchement musculaire qui mène vers des notes plus graves que ce qu’il devrait, dans une zone de la voix parlée, là ou le larynx et donc la voix se positionne habituellement.

Modulations

Mais dans la majorité des cas subviennent des modulations, c’est à dire des changements de tonalité dans les mélodies que les personnes tentent de reproduire. Comme si l’on montait un escalier, mais on rate une marche et on se retrouve comme sur un autre escalier: notre ascension continue certes, mais nous ne sommes plus au bon endroit. Cela arrive à tout le monde, même aux musiciens entrainés. Tentez de reproduire une mélodie complexe, éloignée de votre culture musicale. Tentez de chanter par exemple des mélodies ou gammes arabes, indiennes, tziganes ou reproduire une mélodie de Bartok ou de Debussy ! Succès… non garanti !

Je ne considère pas cela comme du « chanter faux ». Cette capacité n’est pas innée, elle s’obtient en associant une action musculaire de l’appareil phonatoire à une note entendue et interprétée par notre oreille interne. C’est un processus d’apprentissage qu’il faut mettre en place. Tout musicien travaille et développe son oreille musicale, dite relative, sa connaissance et maîtrise des intervalles musicaux. C’est un travail de mémoire auditive. Evidemment, plus cela est fait tôt, comme chez l’enfant, mieux c’est. On ne peut que regretter par conséquent l’appauvrissement de l’enseignement musical à l’école…

Il n’en va pas de même pour une personne ayant des difficultés à reproduire une note à l’unisson contenue dans mais plus probablement hors de la plage de fréquences de sa voix parlée. Il s’agira certainement alors de tensions musculaires, de verrous. On le remarque souvent par une projection excessive du visage vers l´avant, le bas ou le haut, des tensions musculaires cervicales et un raidissement général. La liberté de mouvement du larynx dans la production sonore est primordiale dans une émission saine et efficace. J’ajouterais que face à cela, la stratégie « d’apprendre à respirer » ou d’une « bonne respiration » n’a pas lieu. Elle n’a simplement rien à voir.

Face aux difficultés qu’éprouve le larynx à émettre une note juste, l’oreille, toujours dans sa stratégie d’autorégulation, tente de réajuster. Bien souvent « on pousse », c’est à dire que notre notre sangle abdominale se contracte plus que nécessaire induisant une pression sous-glottique trop forte : cela mène au forçage. Et le forçage aux problèmes…

Ainsi, de la tentative de réajustement de l’oreille, de l’importance des tensions et de la hauteur de la note visée, il est possible de généraliser grossièrement les cas de figures et les causes du chanter faux par l’importance d’écart entre le juste et le faux. Mais le sujet est si complexe qu’on ne peut faire que du cas par cas. Votre “chanter faux” est différent du mien (oui, ca m’arrive, évidemment), qui est différent de votre ou de mon voisin, etc. On ne traite et résous pas un écart d’un dixième ou un vingtième de ton au dessus ou en dessous d’une note (l’écart le plus petit sur un piano étant le demi-ton) de la même façon qu’un écart supérieur ou égal à un demi-ton.

Le poids du passé

Enfin, l’aspect psychologique ne peut se soustraire du « chanter faux ». Il ouvre un champ d’étude immense tant chez l’adulte que chez l’enfant. Par exemple, celle réalisée en 2006 par l’orthophoniste Michel Parperman montre que sur 93 personnes interrogées, 54 pensent chanter faux. C’est aussi le constat que je fais lorsque je demande aux personnes pourquoi elles souhaitent prendre des cours et me répondent souvent “chanter faux” ou “avoir des problèmes de justesse”. Parfois, il n’en est rien ou si peu. Il y a vraisemblablement, derrière cette autocritique, l’impuissance à en formuler d’autres plus poussées et objectives sur sa propre voix. La justesse comme les difficultés rythmiques est ce que l’on discerne et retient en premier.

Je rencontre aussi des personnes se disant traumatisées souvent dans l’enfance/adolescence par des moqueries et remarques détestables sur leur chant et chez qui la puissance d’auto persuasion est difficile à déloger. Parfois, leur voix ne souffre d’aucun mal, si ce n’est d’une certaine singularité propre à leur donner au contraire une force artistique! Si votre enfant chante faux (comme le mien!), il ne vaut mieux pas le blesser. D’abord, vous n’êtes peut-être pas un bon juge en la matière! Et le lui dire ne ferait que le bloquer, le ferait culpabiliser. Il est préférable, s’il s’interroge, de lui dire que chanter s’apprend, tout simplement. Pour les plus jeunes, les ateliers d’éveil musical qui donnent de très bons résultats et la pratique d’un instrument forgeront leur oreille musicale.

Cela se corrige!

En ce qui concerne mes cours et pour en revenir aux adultes, les possibilités d’enregistrements de bonne qualité que je mets systématiquement en place ont pour but de se faire son propre avis sur sa production vocale. Ce n’est certes pas agréable de s’entendre chanter. C’est un peu comme se regarder nu dans un miroir. Voyons la gêne que nous éprouvons en entendant notre voix sur notre répondeur téléphonique. Le chant apporte une dimension émotionnelle encore plus difficile à accepter tant elle nous renvoie à la perception de nous-même. Il est important de pouvoir trouver dans son chant ses forces et ses faiblesses, lui donner des directions en phase avec nous-même. Et bien qu’il soit un critère dominant d’une critique du chant, la justesse n’en est qu’une composante. Beaucoup d’artistes connus et reconnus ont des problèmes de justesse. Ca n’enlève rien à leur talent artistique.

Quoi qu’il en soit et si cela arrive, la justesse se corrige, si vous ne faites pas partie des quelques 4% de la population touchés par une sorte de dyslexie musicale qu’on nomme « amusie ». Ici, rien n’est juste, rien n’est en rythme, parce que la régulation audio-phonatoire ne se fait pas. On dit que Théodore Roosevelt et Ernesto Che Guevara auraient souffert de cette maladie (merci Wikipedia).

Je n’ai jamais rencontré de personnes atteintes d’amusie. Peut-être que la musique ou la pratique musicale ou du chant ne sont pas dans leur centre d’intérêt ?

Comment chanter juste?

Alors, si vous lisez ces lignes, que vous éprouvez des difficultés de justesse, voire un complexe, j’espère que cet article vous aura donné l’envie d’y remédier !

Et pour ça, je vous propose plusieurs pistes:

Sources utilisées pour rédiger cet article:

– « Le chant: contraintes et liberté » – Benoît Amy de la Bretèque – Edition J.M. Fuzeau, 1991

– « Le cerveau musicien ” – Paperman Michel – Edition De Boeck Supérieur, 2006

– « Les Mauvais chanteurs ont l’oreille juste » – Journal of Experimental Psychology – Isabelle Peretz, professeure au Département de psychologie de l’UdeM et codirectrice du BRAMS. 2011

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