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Apprendre à respirer pour "bien chanter"? Vraiment?

Apprendre à respirer pour bien chanter ?

Lors de son premier rendez-vous pour un cours, Ana (avec un seul n, sinon, elle se fâche) me dit rapidement que « de toute façon, elle n’a pas une bonne technique vocale: elle ne sait pas respirer ». Pourquoi pense t-elle cela? Réponse: elle a regardé des vidéos sur YouTube qui expliquent comment respirer pour « mieux » chanter et elle n’arrive pas/ne sait pas le faire ou l’utiliser dans son chant.

Je m’intéresse alors à la vidéo qu’Ana a regardée pour la décortiquer avec elle. Disons-le d’emblée, cette vidéo et son contenu ne sont pas un exemple isolé. C’est un discours assez mainstream sur la respiration.

Reprenons quelques phrases de cette vidéo:

"On dit souvent que pour bien chanter, il faut d’abord savoir bien respirer."

Oui, et c’est une erreur. La pédagogie du chant a, pendant des décennies et encore beaucoup aujourd’hui, mis l’accent sur la respiration comme base pour “bien chanter” au détriment d’autres aspects aussi importants.

Je ne fais guère attention au comment je remplis le réservoir d’essence de ma voiture à la station-service. Je fais davantage attention à l’utilisation globale de mon véhicule, de son moteur à ses pneus en passant par la carrosserie. Et si j’ai un problème, mon premier réflexe est bien sûr de vérifier mon niveau d’essence, mais rapidement je me tourne vers le moteur, l’un n’allant pas sans l’autre.

De la même façon, la fonction respiratoire travaille en synergie avec d’autres, dans la phonation. Même dans une vision très simpliste d’une vibration des cordes vocales sous l’effet de la pression d’air, on ne peut ignorer du cerveau, une planification pas à pas à partir des retours sensoriels prélevés à différents endroits, au cours de la production vocale. Autrement dit, le système nerveux réajuste sans cesse à différents niveaux du conduit vocal (et ailleurs). Si isoler le geste respiratoire peut s’avérer profitable dans une optique de prise de conscience de ce que l’on fait, s’ingérer dans son fonctionnement peut-être préjudiciable. En effet, on ignore pourquoi le corps décide de faire ce qu’il fait, et ses raisons physio-psychologiques ne peuvent être déconsidérées et outre-passées.

D’un point de vue pédagogique, ce cliché sur la respiration peut créer du stress chez l’apprenti chanteur.

L’asphyxier avec sa respiration est contreproductif.

"Pour chanter, on utilise une technique qu’on appelle la respiration abdominale."

chant-prehistoire

Qui est “on”? Le chant est probablement selon les archéologues, la première forme de musique. Il y a plus de 60 000 ans, nos ancêtres néandertaliens chantaient déjà en essayant d’imiter des sons de la nature: le bruit du vent ou de l’eau, le chant des oiseaux et des baleine ou le cris d’un prédateur (qui eux-mêmes se fichent bien de leur respiration abdominale, soit dit en passant). 

Il n’y a pas de culture humaine, aussi éloignée ou isolée soit-elle, qui ne chante pas et j’ai beaucoup de mal à imaginer, dans les quatre coins du monde, des individus se soucier de leur respiration à savoir si elle est “bonne ou pas”. Je doute que les pionniers du blues ou du gospel issus d’un peuple Noir réduit à l’esclavage avaient loisir d’y passer beaucoup de temps…

J’ai beau regarder des concerts de mes artistes préférés, qu’importe leur style, d’opéra ou de métal hurlé, je les vois tout autant hausser leur poitrine que gonfler leur ventre. Il y a donc bien une utilisation des différents types d’inspiration, le système nerveux organisant la prééminence d’un type sur l’autre, ou de manière simultanée, en fonction de la tâche vocale à effectuer.

Car certes, il existe des types de respiration différents, du fait d’une certaine indépendance des muscles qui participent à l’inspiration. Néanmoins, aucun type n’est bon ou mauvais. Le répertoire des types est géré par notre système nerveux central qui sait beaucoup mieux que nous de quel type nous avons besoin pour la tâche que nous nous apprêtons à faire. Il le fait très bien pour le reste des activités de notre existence, il serait curieux qu’il n’en soit pas de même pour le chant, d’autant que ce n’est qu’une extension du parlé dans une intention musicale ou esthétique.

Enfin, remercions Sally Collyer pour ses travaux qu’elle a présentés en 2010 lors du Congress of Voice Teacher à Paris. Pour faire simple, elle a étudié les mouvements musculaires et les volumes d’air de 10 chanteuses (classique) sur une même tâche vocale. Résultats: chacune à sa propre stratégie respiratoire. Elles ont pourtant appris la même sacrosanta respiration abdominale, mais leur corps ne se comporte pas comme elles le pensent. Elles s’imaginent faire un type de respiration comme-ci, mais en fait pas vraiment. Elles s’imaginent prendre et utiliser un certain volume d’air, mais non. (D’où l’importance d’affiner notre représentation mentale de ce que nous faisons)

Je pose donc la question: doit-on laisser quelqu’un qui ne connait pas sa propre respiration nous expliquer et nous apprendre comment « bien respirer », si à l’arrivée, nous ferons quelque chose de différent de ce que nous pensons faire? 

Enfin, on ne le répétera jamais assez: ce n’est pas tant comment on inspire qui compte mais ce qui est fait de cet air.

"Pour bien maîtriser son chant et, en particulier, pour pouvoir tenir des notes longues, il faut pouvoir contrôler son expiration pour ne pas vider tout l’air trop rapidement."

On l’a vu, la fonction respiratoire travaille en synergie avec d’autres dans la phonation. “Le contrôle de l’expiration” est un phénomène complexe dans lequel nos cordes vocales ainsi que le conduit pharyngé-buccal (et/ou nasal) vont créer une résistance à l’écoulement de l’air. Cette résistance est établie en fonction de la tâche vocale dont l’intensité, la hauteur de la note, le mécanisme laryngé, le phonème, l’espace dans le pharynx et la bouche du fait de la position du voile du palais, de la langue, des lèvres et de la mâchoire, … ne sont que quelques éléments constitutifs qui me viennent à l’esprit.

Ne pas prendre en compte cette réalité et vouloir  contrôler notre expiration en dehors de la phonation est plutôt inutile.

"Entraînez-vous à expirer le plus longtemps possible sur un « sss » bien régulier. Vous devriez sentir une contraction au niveau du diaphragme. "

🤦‍♂️ Non.

Le diaphragme est un muscle inspirateur et non expirateur. Il est plus ou moins passif lors de l’expiration: il relâche sa contraction. C’est au contraire les muscles antagonistes du diaphragme, les muscles abdominaux qui, du fait de la nécessité de créer une pression suffisante pour mettre en vibration les cordes vocales, se contractent.

Dans son exemple du “ssss“, une consonne dévoisées, (les cordes vocales ne s’accolent pas), c’est le resserrement de la langue/palais/dents qui oblige la sangle abdominale à se mettre au travail.

Ici aussi, isoler via une fricative le geste expiratoire peut s’avérer intéressant dans une optique de clarification du schéma corporel et fonctionnel. Mais il faut bien à un moment réinsérer la phonation! Nous ne chantons pas qu’avec des “ss”… (c’est peut-être l’objet d’une autre vidéo?)

"C’est ce muscle qui, à force d’entrainement, va se renforcer et vous permettre de mieux maîtriser la sortie de l’air et donc, votre voix."

Non, non et non. Point.

Olivier Régin

Olivier Régin

Et vous? Qu'en pensez-vous?

2 réponses

  1. Je suis prof de yoga et bien que vos affirmations sont bonnes, la respiration est très importante! Vous avez l’air de l’oublié

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